VISITE PRIVEE, 16 et 17 mars 2012


Pendant l'ouverture exceptionnelle de l'immeuble Garban au public, Notre travail in situ a été filmé.
C'est Nérondes , le film.
Quelques minutes pour découvrir l'atmosphère de cette maison; les textes lus étaient collés sur la porte de chaque pièce afin d'accompagner les visiteurs dans leurs explorations.




Images Philippe Zunino et montage Isabelle Carlier pour Bandits-Mages. Musique Le Lièvre de Mars.

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Les 22 espaces de l'immeuble Garban.

Rez-de-chaussée
Nous aurions pu
Nous aurions pu
Tagger dans tous les coins
Casser les murs
Créer un sentiment de chaos
Imaginer des passages
Déverser des tonnes de gravats
Accentuer le désastre
Mais nous ne l’avons pas voulu.
Nous avons voulu
Respecter la maison
Jouer avec ses espaces, ses perspectives
Travailler autour de sa mémoire, réelle ou imaginée
Investir l’espace du quotidien et ses objets
Mettre en valeur ce lieu de vie d’une autre façon.
Pour nous, c’est un travail préparatoire, le commencement du projet.
Jusqu’en janvier, nous n’avions pas pensé faire visiter l’immeuble Garban.
C’était plutôt un grand terrain de jeu personnel, clos sur lui-même, jusqu’à sa démolition.
Le fait de travailler sur les murs et de penser que bientôt tout serait détruit, en ne gardant que quelques traces photographiques nous excitait, il faut bien le dire.
Puis, l’envie de partager cette première étape s’est installée.
L’envie d’expliquer, de montrer, de donner de plus amples détails sur ce qui s’est joué ici.
Après avoir été « en visite », nous sommes devenues « habitantes » de cette maison.
Et nous avons eu envie de vous inviter à notre tour.
D’où cette visite privée de deux jours
D’où le tournage d’une vidéo, disponible bientôt.
Nous vous remercions d’être venu jusqu’à nous.
Nous remercions très chaleureusement Monsieur Laroche maire de Nérondes sans qui ce projet n’aurait jamais vu le jour.
Ainsi que son équipe municipale et le personnel qui nous ont bien aidées.
Nous remercions aussi la communauté de communes Pays de Nérondes
qui a permis la suite du projet.

Pauline Sauveur &  Laurence Bernard
Nérondes, mercredi 14 mars 2012
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Entrez !

Entrez ! Je vous en prie, dans mes bras mon amie, vous êtes chez vous ici !
Votre visite me fait le plus grand plaisir. 
Alors, comment vont les vôtres ?
Et vos affaires ?

Et cette propriété dont vous m’aviez parlé ? 





Allez, entrez donc, venez déguster un petit verre de porto. 
Je le fais venir directement de là-bas grâce à l’un de mes neveux expatrié dans le Sud lointain.
Il est délicieux, vous verrez.
Et vous me parlerez de tous vos projets.



Pauline, février 2012
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Une maison.

Un terrain de jeux, un terrain de vie.
Chaque pièce est représentative du quotidien, d’un moment de notre existence. Même vide de tout mobilier. La taille, l’organisation des espaces, les traces des meubles et des tableaux sur les murs peints, les dessins des papiers peints, les plafonds décorés, les moulures, les placards, une alcôve… tous ces détails nous interpellent sur la vie du lieu. Lorsqu’on visite une maison vide, elle nous raconte une vie, une époque, un moment de son histoire personnelle. C’est toujours jubilatoire la découverte, s’arrêter sur le détail architectural , glisser la tête derrière une porte entrebâillée ou bien découvrir entre les lattes du parquet un bijou perdu depuis la nuit des temps !
Et, nous nous transformons en archéologues modernes curieuses du quotidien des autres. On réfléchit sur l’appartenance des pièces et on les nomme, la chambre de Marie, le petit salon, la salle des perspectives… On appréhende la découverte d’une photo ou d’une trace sur le mur. On s’imagine l’histoire d’une vie, on passe facilement de l’autre côté du miroir et un simple rayon de soleil qui brille sur les cerises de papier nous fait rêver.

Les maisons ont une âme dit-on.

Laurence, Baugy, 25 janvier 2012
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On a nettoyé les sols toute la journée

C’était comme de retrouver les lieux, la maison,
sa malice, ses histoires.
Le bois du parquet et les mosaïques de l’entrée et du salon, débarrassés de leur poussière chuchotaient tranquillement de nouvelles histoires. Comme l’eau peut perler des parois d’une grotte sous la terre, les images réapparaissent et les idées arrivaient.
La maison se réveillait et j’étais contente de renouer avec une certaine complicité, à travers ce geste quotidien improvisé ici, celui de balayer tous les planchers.Voilà un endroit qui ne sert plus, qui se dégrade doucement depuis sa fermeture, un endroit qui cède la place à une extension, qui saura améliorer la vie du quartier, des habitants et des personnes qui traversent chaque jour la ville.
Et pour nous, d’ici là, c’est un endroit à disposition, un bac à sable de 14 pièces à habiter.
Je pense que c’est pour elle une réelle satisfaction, tout ce remue-ménage avant la démolition, avant de laisser la place à de nouvelles affaires sérieuses et nécessaires. Un genre de pied de nez.
Je pense qu’elle est satisfaite de nous voir ici, comme peut l’être une cabane, un grenier, une clairière, un lavoir en été.
Ravie qu’une drôle de troupe vienne l’occuper, la transformer, lui donner une nouvelle vie, créée de toute pièce, dans toutes ses pièces, imaginaire, imaginée.Ravie de se faire tirer le portrait et de laisser l’air lui rentrer sous les jupes et les fenêtres ouvertes, charmée de devenir un personnage,
le décor d’une histoire, un sujet de conversation, un clou de l’exposition, une création réinventée.
Une interprétation.
Pauline, février 2012
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Inventaire d’une cuisine


9 verres de chimie L’alchimie qui fascine  expérimenter, observer, jouer

1 bouilloire Un café brulant à la fin de chaque repas de midi

6 cafetières Ceci explique cela

2 râpes Muscade, gruyère, parmesan, carottes





19 clefs C’est juste assez, et puis celle de la grange, de la cave, du jardin…

1 boite de coton hydrophile Toujours utile

1 flacon de Palmolive Indispensable et parfait pour les mains

2 boites Outremer Bouley Pour le blanc presque bleu du linge de maison
17 flacons de verre fumé étiquetés Trésors chimiques

1 brosse à dent Utile comme chacun sait

1 moulin à café Vital

1 mini ballot de tissu attaché par un ruban Des chiffons bien rangés

20 bouteilles et flacons divers Suivant la variété des produits

1 louche à jus de rôti Bien pensée avec son bec pour séparer la graisse du jus

1 fourchette Pour piquer le rôti

1 couteau Pour le découper

1 cuillère Pour le jus pardi !
Pauline & Laurence, Nérondes, 6 mars 2012
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1er étage

Salle d’attente.
L’image vient de l’instantané. De la rapidité du trait du crayon, du pinceau.
Du départ, de la hâte du départ. Les départs sont toujours précipités pour moi, je ne sais pas pourquoi je dois me dépêcher, être prête tout de suite, valise bouclée - déjà partie.
Quitter la maison définitivement, faire les bagages, se préparer au départ. Puis l’attente, les valises sont faites. On attend. On attend qui, quoi ?

On attend les autres, la voiture, le train, l’heure parce qu’on est en avance.
On est sur le départ, le déménagement, le déplacement d’une vie vers un autre lieu, une autre maison, une maison de famille, une maison de retraite, une nouvelle vie, une nouvelle aventure, l’abandon d’une partie de son histoire.
Faire le choix de ce que l’on emporte ou ne pas avoir le choix. Tout laisser et partir vers un nouveau départ.
C’est pour moi une préoccupation et en même temps pas ! Que faire si demain on part ? Qu’est ce qui est vital, fondamental pour soi ? En fait, pas grand-chose ;
Les souvenirs ? Les objets divers ? Les photos ? Les meubles ? Les livres ? Un petit bout de quelque chose pour se rappeler une odeur, une image, un moment de plaisir ou de peine ? Je ne sais pas.

La salle d’attente.
 
On est en partance, on est chargé, on est mal assis, on est debout, on est impatient. Il n’y a jamais suffisamment de sièges.
Lieu de réflexion, d’espoir. Les esprits s’épanchent, cogitent, imaginent, pensent à tout - à rien.
Tous sont un peu gênés, s’observent pas très tranquilles, inquiétés que l’objet de leur attente n’arrive pas, soit en retard… Lieu neutre ? Certainement pas.
Lieu de transition, entre deux moments, passage d’une vie à l’autre.
J’ai visualisé une femme puis deux, puis dix, vingt, trente sur divers supports. Une accumulation de femmes. Un instantané sur un moment de leur vie, en attente.
Et puis aussi, les vies suspendues sur les murs de notre hôtesse, de son ancienne habitante et des femmes qui ont vécues ici dans cette chambre. Chaque détail, chaque objet découvert fait appel à notre imaginaire et à nos références familiales. On se prend à rêver …

Laurence, Baugy, 3 novembre 2011



Assise ici
En attente
En salle d’attente
En visite
En retard
Je pars, je me prépare
C’est prêt,
Je suis prête
Je m’en vais
Je vous quitte
Je te laisse
Cette fois
C’est réglé
Je m’en vais
Tu crois qu’il y aura des gens bien ?
Tu penses que je vais y arriver ?
Est-ce que je saurai me débrouiller ?
Et si c’est trop compliqué ?
Si je perds mon billet ?
Ou la clef de mon casier ?
Si je me perds sans faire exprès ?
Et ma valise ?
Tu crois qu’elle suffira ?
Et mon manteau gris ?
Et s’il fait trop froid ?
Je suis bien comme ça ?
C’est assez élégant au moins ?
Dis-moi vraiment
Tu crois que ça sera bien ?
Tu crois que c’est une bonne idée ?
Qu’est-ce que je vais leur raconter ?
J’ai trop peur de parler, de rougir
Je ne sais jamais
Quoi dire…
Sur le quai de la gare
Il fait froid tu frissonnes
Et tu claques des dents
Tu ne devrais pas rester là
Tu ne devrais même plus y penser
Tu devrais oublier l’horaire, oublier ce train
Oublier ses histoires
Ses mensonges, ses regards, sa bouche, ses mains, ses seins
Et…
Mais te voilà à nouveau
Sur le quai de la gare
Puis sans crier gare
Il arrive
Tout fumant tout grinçant
Le train sans crier gare
Elle arrive, elle descend, elle court
Et tu comprends
Tu lui ouvres tes bras
Tu la couvres de baisers
Elle sourit sur le quai de la gare
Dans le froid, dans ses bras
C’est le paradis, une nouvelle fois
Pauline, février 2012
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Dans l’intimité du dressing

Histoires et manières.

Émotions et habitudes.

Souvenirs et secrets.

Pliés, rangés, classés, entassés, oubliés, usés, adorés…

Jour après jour, le quotidien.

Le soir avant d’aller se coucher, le matin avant d’aller travailler,
avant de partir au marché, de sortir,
avant de dîner chez la voisine.
Sachets de parfums, souvenirs d’odeurs échappées du linge, du garde-manger, du placard à balais.
Livre-culottes à effeuiller, à lire, à découvrir.
Petits tas de souvenirs pliés,
mêlés d’émotions et de souvenirs,
d’où les mots jaillissent.
Sur les étagères
Aux patères des portes manteaux

Aux cintres rouillés accrochés au mur

Au fil rouge d’une mémoire imaginée…
Pauline, décembre 2011
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Je travaille 

L’idée est venue de tous ces documents découverts ici, archives, cours d’agronomie, d’électronique, livres spécialisés, revues généralistes.
Cette maison a été un lieu de travail, un office notarial, un bureau.
Donc le travail a infiltré la vie de famille et l’espace de la vie quotidienne, les deux se sont mêlés, confrontés, affrontés, enrichis.


« Je travaille ! » c’est une affirmation.
Pour que cessent les cris des jeux des enfants, les questions d’ordre domestique, les projets de la journée ou le menu du dîner, qui continuent juste derrière la porte
« Chut, il est à son bureau. Chut, pas de bruit il est en rendez-vous. Chut, il prépare un dossier compliqué, Chut, ne courez pas dans l’escalier. Ça suffit, allez jouer dehors. »

« Je travaille ! » c’est un cri.
En échos à cette période où je développe mes propres projets à la maison, où je souhaite faire valoir ce travail en devenir, lui laisser une place, physique et temporelle.
Lui donner un cadre, dans l’espace de la maison. Lutter pour se faire entendre, et le faire respecter.
Lutter aussi pour le délimiter... pour ne pas tout le temps travailler.
Pauline, novembre 2011
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La toile
La toile se tisse doucement, calmement.
Le soleil de fin d’automne brille mais ne chauffe pas, il fait froid.
Tranquillement, pour ne pas emmêler le fil, je le passe dessus dessous légèrement tendu.
Mon esprit se promène sur le fil. Il pense, il rêve, il imagine, il écoute.
L’album de Camille « le fil » me passe par la tête. La note commence, une note persistante régulière tout au long des chansons. Pas de blanc. Toujours cette note qui lie et relie les musiques entre-elles.
« Le but du jeu est de ne pas perdre le fil
J’ai pris mon souffle
J’ai choisi une note et je l’ai tendue
Comme un élastique…
j’ai chanté dessus, dessus le fil,
j’ai fait le funambule, la contorsionniste
le fil a tenu bon , je me suis retrouvé emmaillotée
alors j’ai coupé le fil
et je me suis enfuie
je cours après mon rêve : la ligne d’horizon »
-Camille- 2005
Cette note continuelle termine l’album pendant plusieurs minutes.
Tout est calme dans le désordre.
Je pose mon aiguille, je prends des photos.
Ce fil rose, un peu brillant, se place dans cette pièce, donne un ton. Le papier défraîchit à petites fleurs et à rayures très fin XIXe a ce rose un peu mièvre.
C’est pour cela que j’ai choisi ce fil. Ce rose avait, un temps, été à la mode ! C’était vers 1980… Les couleurs reviennent régulièrement comme la mode avec un ton au dessus, une nuance en dessous, une légère différence, une courbe.
Cette pièce était une chambre, en tout cas un lieu de vie et d’intimité de femme, lorsque cette maison était pleine de vies.
Il fait froid, j’ai froid. Je suis glacée.
Comment a-t-elle pu vivre seule dans cette maison sans chauffage, sans confort moderne pendant si longtemps ? Seulement quelques poêles dans quelques pièces. L’hiver devait être vraiment long et difficile.
J’aurai pu la rencontrer car nous sommes arrivés en 1999.
Elle habitait seule. On nous a dit qu’elle était petite et souvent elle se promenait avec un panier et un chien. Texto : « une petite dame qui sortait du grand porche avec un panier sous le bras et son petit caniche » Donc ce sont bien des traces de pattes sur la porte du salon aux cerises qui mène vers la cuisine.
Je suis le fil, cette ligne souple. Je suis glacée encore et je tisse ma toile.
Laurence, Nérondes, 9 novembre 2011
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Les toiles 
Autant j’aime les fils de soie, de laine et même de petit synthétique. Autant je ne supporte pas les fils des toiles d’araignées comme les fils de la vierge d’ailleurs. Ma grand-mère appelle comme cela les fils qui volent l’été et je me suis toujours posé la question : pourquoi la vierge ? parce qu’ils tombent du ciel peut être. En fait le mot supporter est trop léger. 

Voici l’histoire.
Vers l’âge de huit ans j’ai, dans un bois, traversé une immense toile c’est normal j’étais petite qui était fixée entre le tronc et les branches d’un arbre. Les perceptions d’effleurement, de colle, d’araignées qui grouillent sur mes jambes j’étais en short mes bras, ma tête sont indescriptibles. Je les ressent encore juste en l’écrivant. 
La surprise, l’horreur, l’ écœurement, envie de vomir ou de pleurer. Toutes les sensations de l’aversion.
Depuis je me pétrifie face à une toile d’araignée.
Dans les bois j’ai souvent un bâton qui me sert de machette à toiles.
Lors de notre première excursion ici, nous sommes passées par la porte du bureau sous le porche et il y avait des énormes toiles travaillées et retravaillées par des araignées que j’imaginais encore plus monstrueuses.
Des frissons m’ont parcouru le dos, fourmillement dans les mains et goût acide dans la bouche. Rien que de les voir ces fils noirs et lourd de poussière, j’ai senti les huit pattes des bestioles me piétiner. Un frisson de répugnance. Je me secouais, je sautais sur place pour faire partir ces fils extrêmement solides. Armée d’un bâton je taillais l’air au cas ou un fil me coupe le chemin. C’était en juillet il y avait eu beaucoup de passage dans la maison et les toiles étaient anciennes. Il y en avait partout, dans la chambre du fond du rez-de-chaussée, dans la cuisine … nous les avons laissé.
J’ai passé par-dessus ma hantise et ma peur lorsque je venais seule pour peindre, j’ai fait beaucoup d’efforts et donc de progrès pendant cette année de visites. Mais je ne suis pas encore à l’aise même si d’un accord commun nous les avons laissé car ces toiles font partie des murs et en plus Pauline, elle, est très à l’aise avec elles.
Pour apaiser mes angoisses, j’ai imaginer ces grandes toiles en fils de laine s’emparant des pièces presque en totalité et je pensais que peut être avant le destruction du bâtiment les araignées elles-mêmes se seraient appropriées mes toiles. Mais non, l’hiver a été si rude et c’est encore trop tôt dans la saison.

Laurence, Baugy, 10 mars 2012
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Trésors.
Comment et pourquoi garder pendant des années l’image découpée d’une page de calendrier sur le mur de sa chambre. Calendrier Mc Cormick .1965.Mai-juin
Garder cette image pendant 40 ans et petit détail : c’est la seule image qui soit restée accrochée après le débarrassage de la maison. Non pas tout à fait la seule , il y avait aussi un dessin d’enfant scotché dans la pièce « je travaille », un dessin au feutre beaucoup plus récent signé Lutun, un petit voisin. Les crucifix, les cadres…tout a été ôté on peut encore voir les traces sur les murs.
Pourquoi cette image est-elle restée en place ? Inutile, inintéressante, image d’une époque révolue, image d’une petite fille passée ? C’est Martine et ça ne l’est pas.
Photographie - dessin d’une petite fille blonde et sage avec de grands yeux bleus doux assortis à sa robe col claudine. Son jeune chien espiègle dans ses bras.
Elle rêve, cette petite fille loin de la réalité. Ses yeux azur regardent vers le lointain. Elle est calme, le chien en toute confiance câlin dans ses bras.

Pourquoi cette image, alors ? Peut être que cette petite fille lui rappelait un moment de sa vie où elle était proche des petits, le souvenir des fillettes sages avec lesquelles elle a travaillé. Ou tout simplement elle la trouvait jolie et puis avec le temps on ne regarde plus les murs, l’image fait partie du quotidien.
Cette demoiselle Garban était institutrice à l’école Sainte Marie à Nérondes. Et pour ses cours elle gardait et accumulait toutes sortes de documents, de morceaux de papiers divers pouvant servir pour des découpages. Quelles maîtresses n’ont pas fait cela !
Et moi, qui engrange beaucoup, je me sens proche d’elle.

Tous les jouets et jeux de cette chambre des enfants ont été trouvés dans le grenier des archives, ils étaient gardés précieusement dans des boites qui au fil de temps ont été malmenées et éventrées.

Tête de cheval, vêtements de poupée, corps de poupon en carton bouilli … vestiges, là aussi, d’une enfance et d’une époque. Mon préféré c’est l’oiseau mécanique je m’imagine deux poings sous le menton, affalée sur la table, regardant émerveillée l’oiseau vert se déplaçant tranquillement dans un bruit de crcrcrcrrrrr.
Petite, j’avais un cheval poussoir et je pouvais jouer pendant des heures à le voir tomber puis se remettre debout d’une seule pression… Mais n’avons-nous pas tous, dans un coin d’armoire ou de notre mémoire, rangée précieusement puis oubliée une boite à trésor ? 
Laurence, Paris, 10 janvier 2012
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Photographie Pascal Vanneau
La chambre de Marie

Ma chambre verte aux couleurs jaunies.
Les bouquets de violettes sur la tapisserie, et ses motifs de géométrie.
Mon lit, mes affaires, mon ouvrage et la lettre de ma mère.
Je travaille tous les jours, sauf le dimanche après-midi.
Les petits sont sages, bien souvent ils rient et s’amusent de toute chose.



Dès que leur père retourne à son bureau travailler, ils jouent de plus belle, dans le petit salon, la cuisine ou le jardin.
La grande ne m’apprécie guère, elle me toise et me répond avec insolence, mais seulement lorsque madame est sortie.
Pourtant je ne lui ai jamais fait de tors, pas même la fois où le fils Mathieu est passé par le jardin pour lui parler. Je n’ai pas cafté.
Pour les fêtes de Pâques cette année, madame m’a promis de me laisser rentrer quelques jours, je verrai mes frères, j’apporterai du sucre et du café.
Et je mettrai le beau châle de madame Léonie, la cousine de monsieur.
C’est elle qui me l’a donné.
Après le thé elle a crié « venez par ici Marie ! »
Et elle a déposé le châle sur mes épaules en riant « il est à vous si cela vous dit ! »
Comme j’ai rougi sans réussir à parler et que je regardais mes pieds, elle m’a gourmandé
« Enfin voyons Marie, exprimez-vous !
Allez, je vois bien qu’il vous plait.
N’en parlons plus il est à vous. N’est-ce pas qu’il lui va bien ? »

Madame a acquiescé, et je suis partie sur la pointe des pieds.
Il est bleu et fleuri, avec un point échelle sur tout le tour, finement travaillé, il est de bien belle qualité.
J’aime bien cette chambre, c’est ici chez moi. J’ai une chaise, un panier et une malle pour mes habits.
De la fenêtre je vois la boulangerie et j’entends les cris des passants dans la rue.
Ceux des enfants à l’heure de l’école et ceux des messieurs quittant le café en fin de journée.
Le soir avant de mettre à table pour le diner je suis libre de monter me reposer un moment,
c’est pourquoi je les entends.
Hier, j’ai vu Julien y entrer avec son oncle.
Il fait le fier, mais avec les autres seulement.
Parce qu’au marché, jeudi, il m’a gentiment demandé des nouvelles de grand père
pour qui il a travaillé l’été dernier.
Puis il m’a raccompagnée jusqu’à la porte de l’immeuble Garban.
Je n’ai pas osé lui faire la bise comme à la ferme tout l’été.
Mais j’ai bien vu qu’il hésitait lui aussi avant de se décider à me serrer la main.

Je crois qu’il sera au marché jeudi prochain.

Pauline, janvier 2012
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2ème étage



Monstres

Je suis triste.
D’une tristesse sans remède, douce et ancienne, habituée.
Mon père ne verra pas ma sculpture du monstre long avec son animal-parapluie apprivoisé veillant un enfant-poupée endormi sagement éventré, lui qui connaissait quelques monstres fondus et recomposés.


La chauve-souris-vautour prend son envol depuis la troisième étagère droite.
Elle a faim. Que mange-t-elle habituellement pour le gouter ?
De ses yeux blancs elle scrute, sa proie, sa charogne,
son éclair au chocolat moisi, son vermisseau farci, ses insectes séchés abandonnés dans la poussière de l’été.
Monstre-lapin, long et noir, raconte ce qu’il a peut-être avalé, ingéré, intériorisé, indigéré.
Une écharde, une arête de poisson, un porte-clefs, les ciseaux de l’infirmière,les vis à clouer et le capuchon de protection de son avant-dernière brosse à dent. Avalés de travers, coincés, entre fémur et péroné. Lapin allongé, difforme, étiré mais élégant, nœuds papillons à ses lacets revers à ses poignets et mains gantées.
Plane autour l’âme sombre des jouets dans la pénombre.
Un reflet glacé dans la pupille de l’âne qui me regarde, muet.
La horde grimace, bouches ouvertes d’anthropophages anxieux, et me dévisage.
Ils chuchotent et soupirent et grince le plancher.
Le poussin mécanique cherche de ses yeux ronds son chemin perdu.
Tout autour, ces griffures répétées, multipliées sur les murs.
Punition.
Au coin, au rebut, confisqué de la vie de la maison, en retrait, en attente, entre parenthèse.
Abandonné.
En colère, en train de bouder, ennui.
Mais après avoir tant griffé,
tant crié sans bruit,
grogné à voix basse,
pour ne pas se faire gronder
par double ration de punition,

l’esprit s’évade, par le châssis de toiture,
chauve-souris un peu éblouie par la lumière,
rêverie au cœur de l’ennui et de l’attente,
même pas mal, même pas peur.
Pauline, février 2012
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Alors démolition

Jolie poupée, sage. Comme une image
Sage et muette poupée coquette.
Saches que tu ne pourras pas faire mieux, tu m’entends ?
Clouée là sans bouger, inerte, poupée chiffonnée.
Un accro recousu de fil bleu sur ta peau-chose rose-bonbon.
Ça tranche, ça contraste et ça fait mal, normal.
Petite chose désarticulée, les yeux verts ouverts chaque jour chaque nuit, brodés sans dormir.
Sans l’ouvrir ni crier, toujours sourire.
Poupée sage et lâche qui regarde, qui observe sans mot dire, qui enregistre les secondes qui filent.
Nez au plafond, tu les regardes s’écouler sans bruit, douces et légères.
Journées entières qui s’accumulent et qui finalement s’épanchent entre les lattes du plancher.
Tu l’imagines sans voir. Pas plus que tu ne vois dehors, d’ailleurs.
Tu ne regarderas par la fenêtre qu’à condition d’y être orientée, une autre fois, tant pis pour toi.
T’es bien là, tu te tais, sans bouger.
Doux tissu tu sers à rien, qu’à décorer, poupée jolie.
Tout est fini. Pas bouger.
Alors, comme ça, mon premier morceau écroulé finalement venait à point.
Poussiéreux mais à point nommé.
Morceau abimé, démolition pour la nouvelle année.
Et la pagaille s’installe, les ruines instables se multiplient.
Les nuages de poussières se succèdent.
Je ne sais quelle histoire va tomber. Je m’y perds, si nécessaire.
Je suis comme je peux et je raye sur ma liste, ce qui est fait n’est plus à faire il parait.
Je m’habitue au chantier.
Ce morceau-là, c’est la dernière fois que je le vois, fini. Écroulé. Un de plus en moins.
Pile de vaisselle cassée, avec les tuiles et les gravats du plafond effondré.
La poussière se répand. Le décor flanche. La maison tombe doucement.
Et disparaît lentement mon espoir maladif de voir l’usure et l’attente arranger nos affaires.
Ainsi, les désaccords ne sont pas solubles dans la bonne volonté au fond des yeux.
L’attente et l’usure n’ont pu que fissurer l’édifice.
Qui s’écroule maintenant sans bruits et sans prévenir.
Tout est fini.
Je vais pouvoir commencer.
Pauline, 2004-2012
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Au revoir :

Je vous quitte, je vous laisse,
voyez comme le ciel est bleu,
et comme la vie est belle par-delà l’horizon !
Il y a tant à faire, j’ai plein de projets,
des idées nouvelles et d’anciennes inventions à tester, des curiosités continuelles
et des doutes bien ancrés.
Portez-vous bien, prenez soin de vous.

Nous nous rencontrerons
probablement à nouveau, à la croisée de chemins qui restent à tracer.

A bientôt, au revoir, à demain.
Pauline, février 2012
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Pendant une année :

nous avons

Envisager la question du lieu dans sa globalité, par la diversité des approches et le jeu des échelles, par la mise en volume ou la transposition de l'espace habité. Matériaux de la maison, perspectives, lumières, ambiances.

Développer cette expérimentation dans ce qu'elle renvoie à la mémoire collective et à l’universel.
Habiter / habité, contrastes. 

Explorer parallèlement la dimension intime à travers les fragments d'une réalité que représentent un vêtement, un objet, un outil, un échantillon de matière, la vie quotidienne, les usages, les gestes, l'intimité…

Sujet à part entière, elle regroupe tous nos thèmes de réflexions et nos démarches artistiques :
L’espace, l’architecture et les volumes.

La relation de l’homme à son espace, la force esthétique et poétique de cette relation continuellement renouvelée.

Le quotidien, l’intimité.

L’ombre et la lumière, la matière et les textures.

Les créations incitant à la participation.

La participation, le jeu et les échanges, entre nous et avec le public.

NOTRE SOUHAIT : QUE LE SPECTATEUR DEVIENNE ACTEUR.


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